Par Kamel Mohanna
Je croyais que mes larmes s’étaient taries, tant j’ai pleuré des amis chers disparus au cours des dernières années. Mais moi—qui me suis désigné porteur d’espoir et d’optimisme pour les êtres chers, les compagnons de vie et de lutte—je préfère me souvenir de l’image éclatante de Yasser Nehmeh : ce militant dont le souci premier était de faire le bien autour de lui, surtout auprès des pauvres et des petits employés. Il était sincère, loyal, fidèle à ses amis et à ses proches, et toujours prêt à les servir.
Je l’ai connu dans les années 1960, alors que nous étions étudiants et engagés dans des mouvements revendicatifs. Il nous accueillait à la revue Al-Hurriya, nous soutenait et nous orientait, en tête des journalistes militants. Il œuvrait dans la presse à une époque où celle-ci était un champ de lutte permanent. Il partit pour l’université du Caire en 1954, sous la présidence de Nasser, ce leader égyptien emblématique au cœur d’un monde arabe en ébullition.
En plus de son travail à la revue nassérienne Al-Hurriya, il écrivait dans plusieurs journaux libanais, avec une ligne politique clairement de gauche, une pensée et une identité engagées. Il était directeur de Al-Hurriya lorsque j’étais secrétaire général de l’Union des étudiants libanais en France, et que j’ai fait l’objet d’un décret d’expulsion. Yasser Nehmeh et la revue Al-Hurriya furent parmi les premiers à appeler à l’annulation de cette décision. Yasser lui-même convoqua une conférence de presse pour dénoncer cette mesure arbitraire à mon encontre, et son engagement contribua activement à la campagne de solidarité, qui aboutit finalement à l’annulation du décret.
Nous avons repris contact au Liban, à l’époque où Al-Hurriya jouissait d’une forte présence et où nous nous rassemblions autour de son programme national et panarabe. Plus tard, il rejoignit notre inoubliable camarade Talal Salman pour fonder le journal As-Safir en 1974, et l’aider à le lancer. Ensemble, ils entamèrent un long parcours de lutte nationale, affrontant nombre de dangers, de menaces et de tentatives d’assassinat.
Comme Talal Salman, Yasser Nehmeh ne redoutait pas les chemins escarpés. Il poursuivit sa route au sein d’As-Safir, qui, sous la direction de Talal Salman et la gestion de Yasser, devint l’un des journaux les plus influents du Liban et du monde arabe. Il y resta près de quarante ans, en fit sa seconde maison et son point de départ pour son combat politique et syndical : pour les pauvres, les modestes, les opprimés, et en soutien aux causes nationales et arabes. Il partageait avec Talal Salman chaque détail politique et professionnel.
Mais l’engagement de Yasser Nehmeh ne se limita pas à la fondation d’As-Safir. Il œuvra aussi dans d’autres domaines, notamment à la Fondation Amel Internationale, dont il fut un pilier fondateur, soutien actif et secrétaire général. Lors d’une crise que traversa la fondation, Yasser fut l’un des principaux soutiens pour préserver sa mission et ses réalisations au service du peuple libanais. Il joua un rôle central dans l’apaisement des conflits, leur rationalisation, et la préservation de l’objectif humanitaire noble de l’organisation.
Tu menais ton combat pour la justice des travailleurs avec calme et patience, mais tu faisais face à ceux qui volaient les droits des pauvres avec détermination et courage—un courage qui t’a valu deux arrestations. Rien d’étonnant pour un fils de Tyr, cette ville résistante à travers l’histoire, fidèle à une voie inébranlable : celle du changement, celle du soutien indéfectible à la Palestine dans toutes les étapes de sa tragédie et de sa lutte. Tyr, que Yasser Nehmeh n’a jamais abandonnée, même dans les circonstances les plus dures, continuant à la visiter, à participer à la vie de ses clubs, à suivre sa vie politique, sociale et culturelle.
Son engagement syndical ne s’est pas limité à la présidence du syndicat des ouvriers de l’imprimerie et de l’édition au Liban. Il a aussi assumé des responsabilités plus larges : membre du conseil exécutif de la Confédération générale des travailleurs libanais, ensuite secrétaire général, puis vice-président, et aussi membre du Conseil économique et social, entre autres activités au service de la nation, des citoyens et de la justice.
Il était à la tête de la grande manifestation syndicale qui a rassemblé Ouest et Est de Beyrouth au Musée national en 1987, à l’appel de la Conférence syndicale générale, pour demander la fin de la guerre civile libanaise.
C’est l’histoire d’un homme au premier rang des militants sincères, engagés pour toutes les causes justes, en particulier la Palestine, où nous assistons aujourd’hui aux pires crimes du sionisme mondial : des génocides, des guerres racistes et fascistes sans précédent dans l’histoire moderne.
Yasser Nehmeh fut l’un des premiers militants nationalistes à considérer la Palestine comme la boussole de leur combat—durant l’époque nassérienne, qu’il a vécue dans sa dimension arabe et palestinienne, puis comme soutien de la résistance palestinienne, jusqu’à l’ère des défaites enveloppées du silence des régimes arabes, et des crimes qui choquent la conscience et la vue du monde.
Publié dans le journal Al-Akhbar le mercredi 6 août 2025, numéro 5559.
