L’ambulance de la Fondation « Amel » fut la première à arriver au camp : « La mère de l’enfant ».

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Qui suis-je face au massacre ? Le médecin ? Le témoin ? La victime ?

Quarante ans durant, je suis resté en proie au doute. Quand je me tenais là, parmi eux, entouré de dizaines de volontaires de la Fondation « Amel », je ne savais comment me définir face au massacre de Sabra et Chatila : étais-je le médecin ? Le témoin ? La victime ?

Je vous laisse le soin de décider. Mais les enfants du camp – victimes et survivants – ont le droit que je témoigne de leur tragédie. Même si, par la plume, je ravive ma propre blessure et mets mon cœur à nu, je le dépose aux côtés des restes des martyrs et de leurs traces pour qu’il parle au nom de la justice – rien que la justice – sur terre et devant Dieu.

Entrer en enfer : les premiers instants à Sabra et Chatila

Je suis arrivé, accompagné de volontaires, au cœur du camp de Sabra et Chatila, guidé par l’odeur de mort, les cris déchirants et les gémissements résonnants. Que s’était-il passé ? Par où commencer ? Que faire, cernés de toutes parts par un océan de tragédie ? La plupart des médias et des organisations humanitaires n’étaient pas encore sur place, par crainte des représailles des auteurs du massacre, des compatriotes – oui, ils étaient Libanais comme nous…

Mon esprit s’est figé un instant, mon cœur s’est soulevé et a plongé au fond de moi, comme si je me préparais à la fin du monde. Pourtant, ces camps palestiniens ne m’étaient pas étrangers – j’y avais passé les années de ma jeunesse en tant que médecin résistant. Et les massacres sionistes, leur sauvagerie, nous les connaissions bien, nous les habitants du Sud ; nous les avions entendus, vus de nos propres yeux.

Mais ce que j’ai vu là a fait frémir mon âme d’effroi : une barbarie ininterrompue pendant trois jours contre des milliers de civils désarmés. J’étais saisi d’un choc immense, figé, pendant des secondes ou peut-être des minutes, incapable de croire ce que je voyais – une horreur au-delà de l’imagination humaine, au-delà même de ce que peuvent faire les bêtes féroces.

Comment ont-ils pu faire cela ? D’où ont-ils emprunté ces cœurs de pierre pour commettre ce massacre, pour démembrer ce fœtus, arracher le cœur de ce vieillard, décapiter cette fillette ?

« Amel » au cœur de l’événement : une réponse humanitaire sans hésitation

Trente ambulances de la Fondation « Amel » et cent volontaires nous attendaient à l’extérieur du camp, en tête desquels figuraient les responsables de la défense civile de la Fondation : Souli Souli, Salam Daher, Ali Ismaïl, Ali Al-Ahmar, Subhieh Al-Cheikh Ali, Ghassan Ayache, Ghassan Abou Abbas, Hussein Al-Cheikh, Abdel Karim Khashab, Mohammad Souli, et d’autres encore – certains tombés en martyrs ou blessés lors des agressions sionistes répétées.

Nous pensions que c’était suffisant. Mais, malgré leur horreur, les informations contradictoires que nous recevions ne reflétaient pas l’ampleur de ce que nous allions découvrir. Trois hôpitaux de campagne à Moussaytbé, Wadi Bou Jamil et Haret Hreik, vingt-sept centres, et des centaines de volontaires – tous mobilisés pour faire face à un massacre d’une ampleur que nous n’aurions jamais pu imaginer.

Entrée dans l’enfer : du sang partout

C’était le matin du 16 septembre, lors de la deuxième invasion sioniste – l’année même où l’institution « Amel » (l’Autorité nationale d’action populaire) prit véritablement son envol – fondée en 1979, peu après la première invasion sioniste du sud et le déclenchement de la guerre civile maudite.

« Amel », née de la souffrance comme réponse aux tentatives de briser le Liban, de lui ôter sa dignité et sa résilience, accomplissait une action humanitaire transcendante, au-delà de toutes les divisions. Elle faisait partie intégrante de la riposte populaire, une réponse aux retombées répétées des agressions sionistes.

« Amel » fut et restera au cœur de la résistance contre l’ennemi sioniste et toutes les formes d’injustice dans le monde. C’est pourquoi nous avons été les premiers à arriver sur le théâtre de la tragédie… nous, « la mère du garçon ».

Faire face au crime : des instants inoubliables

Lorsque les nouvelles concernant le siège du camp se sont succédé et que les cris des victimes ont résonné à l’horizon, l’équipe d’« Amel » et moi avons attendu le moment d’entrer dans le camp pour accomplir notre devoir. Et lorsque nous sommes entrés, nos pieds ont sombré dans des lacs de sang épars et des membres mutilés volaient autour de nous. J’ai croisé le regard d’un volontaire – ses yeux étaient devenus deux braises prêtes à fondre en larmes. Je serrai mon cœur et réprimai mon âme, pour qu’elle ne se noie pas dans la colère et ne me retarde pas dans le secours des gémissants, des criants, des visages effarés comme témoins du Jour du Jugement.

De la tragédie à l’action résistante

Nous avons réparti les tâches. Nous avons priorisé les blessés, mais le nombre des martyrs dépassait celui des blessés. Il était clair que les auteurs de la tragédie avaient résolu d’anéantir quiconque se trouvait sous leurs armes. Ceux qui n’avaient pas succombé aux balles ou aux coups de couteaux furent ensevelis sous les murs effondrés.

Ainsi, nous avons été face à un nombre écrasant de cadavres et de débris que nous avons tentés de rassembler. Certaines organisations humanitaires ont commencé à nous soutenir, et quelques médias occidentaux sont arrivés—avant même certains médias locaux, soit par lâcheté, soit par peur.

Plus de trois mille personnes — de chair et de sang — ont été tuées. Moi, médecin, j’ai été témoin d’authentiques miracles : j’ai vu, de mes propres yeux, le visage d’une jeune femme vieillir de cent ans en un instant, et un enfant survivant envelopper sa peau douce et tendre d’une colère gravée.

Mémoire vivante : du massacre à l’exposition

Nous avons passé des jours parmi eux : comptant les martyrs, soignant les blessés, apaisant ceux que la folie avait frôlés, et aidant les mères à retrouver leurs enfants parmi les restes… Nous avons vécu la Nakba une seconde fois, mais non pas dans les récits des proches réfugiés de Palestine—nous y étions pleinement présents. Chaque parcelle du camp de Sabra et Chatila était devenue une Palestine miniature, et la Nakba s’était multipliée trois mille fois.

Les volontaires d’« Amel », des centaines d’autres venant d’organisations diverses, les survivants du camp et ceux des environs ont continué durant des jours à évacuer des corps, soigner les blessés, aider les familles à identifier leurs proches et répondre aux interrogations des journalistes et visiteurs—certains médusés, d’autres fuyant en hurlant d’horreur.

La mémoire ne vieillit pas… et la résistance perdure

Les auteurs de ce massacre voulaient éteindre en nous l’esprit de révolution, couper de nos entrailles la lignée des résistants, briser notre lutte pour une Palestine entière. Mais c’était sans compter sur notre peuple, forgé par l’obstination et animé par la résistance. Quel ennemi vaincu !

Chez « Amel », en rendant hommage à toutes les formes de résistance, nous menons aujourd’hui, à l’échelle mondiale, une résistance humanitaire, pour que la voix de la Palestine ait le dernier mot — pour œuvrer à un monde plus juste, plus humain, affranchi de toute injustice.

De la mémoire à l’action culturelle globale

Pendant des années, « Amel » a conduit des programmes d’autonomisation dans les camps palestiniens, en partenariat avec leurs habitants. Puis, elle a entamé l’organisation de conférences et d’actions de solidarité, au Liban et à l’international, pour promouvoir la cause palestinienne et dénoncer les crimes sionistes. Parmi ses initiatives les plus récentes, la campagne « 100 000 livres de Beyrouth à Gaza ».

Cette initiative a été accompagnée par la préparation d’une exposition documentaire sur le massacre de Sabra et Chatila, qui se tiendra au Centre de développement social de Haret Hreik, en collaboration avec la Fondation Beit Atfal Al‑Samoud et le comité « Ne pas oublier Sabra et Chatila et le droit au retour ». L’inauguration aura lieu à la date anniversaire du massacre, le 16 septembre, en présence d’une délégation européenne de solidarité.

Vers une série d’expositions internationales pour soutenir la Palestine

Cette exposition inaugurale marquera le début d’une série que « Amel » prévoit de lancer dans plusieurs pays européens, avec ses partenaires—notamment le comité « Ne pas oublier Sabra et Chatila ». Elle se veut un témoignage vivant de la tragédie palestinienne et un projet concret visant à mobiliser le soutien pour la lutte palestinienne.

L’ennemi misait sur notre mémoire flétrie, nos esprits apaisés, nos cœurs apeurés, nos pensées éteintes. Il ne savait pas que face à lui se dressait un peuple de résistance tenace. Un ennemi vaincu, en effet !

À « Amel », tout en honorant toutes les formes de résistance, nous menons aujourd’hui une résistance humanitaire mondiale, pour que la voix de la Palestine domine. Pour contribuer à bâtir un monde où règne la justice et l’humanité.

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