La dignité comme acte collectif : Une conférence stimulante sur la culture et l’action humanitaire dans la construction de l’être humain et la sauvegarde de la liberté

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Conférence intellectuelle :
La dignité comme acte collectif
Le rôle d’Amel International dans la construction de l’être humain et la sauvegarde de la liberté

Dr Kamel Mohanna
Président d’Amel International
Coordinateur général du Rassemblement des associations volontaires au Liban

Théâtre de la Ville, Beyrouth
29 janvier 2026

Amis,

Je commence là où tout discours sur la dignité et la liberté doit commencer : avec la culture, avec le théâtre, avec ce lieu même que l’artiste Nidal Al-Ashkar insiste pour préserver comme un espace de pensée et d’art libre, et une tribune de résistance face au désespoir et à la défaite, en ces temps où l’on pousse les gens à abandonner leurs droits pour « rester en sécurité » — sans pour autant y parvenir.

Merci au Théâtre de la Ville, cette institution historique qui n’a jamais été une simple scène de représentation, mais un théâtre de conscience, de savoir et de créativité, un forum de questions difficiles, un refuge pour la pensée libre à Beyrouth et au Liban. Ici, où la parole a résisté à la répression, et où le théâtre a affronté le colonialisme, la médiocrité et la peur, la culture a préservé son rôle de première ligne de défense de l’être humain.

Et toute ma gratitude à la dame du théâtre, fille d’une maison de lutte, l’une des gardiennes de la culture face aux ennemis de la nation, une voix qui n’a jamais cédé, un esprit qui n’a jamais fléchi, une présence qui incarne ce que signifie que la culture soit un acte politique éthique, et non de la décoration ou un luxe. Nidal Al-Ashkar n’est pas seulement un nom dans l’histoire du théâtre, elle est une longue expérience de lutte, qui a prouvé — et continue de prouver — que la culture peut protéger les libertés lorsque la politique les abandonne.

Après ces remerciements, permettez-moi de poser une question simple en apparence, mais profonde en sens : que savez-vous d’« Amel » ?

Que savez-vous de ce mouvement devenu international à tous égards ? Comment a-t-il commencé, pourquoi, pour quel but a-t-il perduré, et pourquoi continue-t-il à résister ?

Les centres d’Amel, désormais plus de quarante, ses programmes variés, ses cliniques mobiles, ses unités éducatives itinérantes et ses initiatives auprès des enfants des rues, opèrent aujourd’hui dans une harmonie vivante et continue à travers la plupart des régions libanaises — ces mêmes régions qui portent les cicatrices des guerres civiles, une mémoire douloureuse, un contrat social brisé qui ne s’est pas encore réparé.

Et pourtant, les gens y partagent une chose : la confiance en Amel. Ils coopèrent, s’engagent à ses côtés, lui ouvrent leurs maisons et leurs cœurs, car ils y voient plus qu’un service, un programme ou un projet. Ils y voient du sens.

Qu’est-ce donc qu’Amel représente pour eux ? Est-ce seulement une institution, ou bien un projet de citoyenneté en reconstruction à partir de la base sociale, là où la politique a échoué et le contrat public s’est disloqué ?

C’est pourquoi je suis ici aujourd’hui : non pas pour présenter une expérience achevée ou un modèle prêt à l’emploi, mais pour réfléchir ensemble à ce parcours, un chemin dont nous pouvons apprendre, et surtout, auquel vous pouvez contribuer — car Amel n’a jamais été un projet clos, mais un mouvement vivant qui se nourrit des gens et grandit avec eux.

Amel n’est pas née d’un excès de pouvoir, ni d’une décision administrative, ni d’un financement éblouissant. Elle est née d’une réponse à un cri humain, d’une objection à la guerre civile et à la logique de la mort et de la division. Elle est née d’un refus du sectarisme et des identités meurtrières, et d’une foi que l’être humain ne se résume pas à une appartenance, et que la dignité n’est ni divisible ni reportable.

En 1979, quand les obus déchiraient les banlieues, les camps et les villages, nous n’avons pas attendu que la tempête passe. Nous y sommes entrés. Nous y sommes allés en tant que médecins, volontaires, intellectuels, portant des trousses de secours et des idées simples mais profondes : que l’action humanitaire est la forme la plus authentique de résistance, et que la solidarité n’est pas de la charité, mais un acte de libération. Ainsi, Amel est née comme un mouvement social civique non confessionnel, non pas pour distribuer de l’aide, mais pour restaurer l’être humain comme valeur absolue, pour sauvegarder la dignité, garantir les droits et reconnaître que bâtir un monde plus juste et plus humain requiert la lutte de ceux qui ne demandent rien pour eux-mêmes, et qui offrent sans retenue, quel qu’en soit le prix.

Dès le départ, nous n’avons pas séparé l’urgence du développement, ni le soutien du changement. Nous sommes entrés dans les quartiers populaires, au Sud, dans la Békaa, à Beyrouth et dans ses banlieues, là où l’État était absent ou rendu absent. Là, nous avons planté nos premiers centres, lancé des projets de santé, d’éducation et de développement — non pas parce que nous avions des solutions toutes faites, mais parce que nous croyions que construire l’être humain est la seule politique réelle possible dans un pays déchiré par ses politiciens.

La philosophie d’Amel était — et reste — simple dans ses mots, mais profonde dans son essence : l’optimisme est un métier, l’espoir est une fabrication, et la résignation n’est pas une fatalité. Amel n’est donc pas une association de services, c’est un mouvement de libération pour le changement, qui œuvre à bâtir l’être humain et à sauvegarder la liberté. Elle comprend que la liberté ne se protège pas uniquement par les armes, mais par l’intelligence, la conscience et la dignité. Oui, Amel participe pleinement à la lutte politique, mais depuis un autre lieu : depuis la base, du peuple vers les politiques, de la blessure vers l’action. Le vrai changement ne s’impose pas d’en haut, il se construit à partir du socle social.

Pendant les années de guerre civile, le rôle d’Amel s’est concentré sur le sauvetage des vies, les services d’urgence, la solidarité avec chaque être humain, sans distinction. Dans les hôpitaux de fortune, dans les cliniques improvisées sous les bombardements, un des piliers éthiques de notre pensée s’est affirmé : on ne demande pas l’identité d’une personne qui saigne. Et la justice commence sur le terrain, pas dans les conférences. En parallèle, nous avons lancé des programmes d’autonomisation des femmes et des jeunes, des campagnes pour la paix sociale, pour mettre fin à la guerre, et pour protéger le tissu national. Il a toujours été clair que la réponse n’était qu’un point de départ, une invitation à poser une plus grande question : pourquoi la tragédie se répète-t-elle ? Pourquoi l’injustice persiste-t-elle ?

Après la guerre, au début des années 1990, Amel s’est tournée vers l’élargissement de ses programmes de développement et d’autonomisation, atteignant des groupes plus vastes, des régions plus nombreuses et des domaines plus spécialisés, contribuant au développement rural à tous les niveaux. Dans cette phase, nous ne nous sommes pas contentés de fournir des services, nous avons lancé des initiatives pour consolider le concept de citoyenneté, instaurer une nouvelle culture dans la société, et renforcer le rôle de la société civile comme force critique et correctrice des politiques publiques. Nous n’étions pas un substitut à l’État, mais un partenaire exigeant qui lui rappelait que son premier devoir est de protéger l’être humain.

Avec le début du nouveau millénaire, Amel a acquis une dimension internationale, en reconnaissance de ses efforts pour porter les causes humaines légitimes sur des plateformes mondiales, et représenter le Liban dans les forums internationaux. Nos partenariats se sont élargis sous le slogan : « Partenaires, pas tuteurs », car nous refusons d’être des suiveurs, et refusons que le Liban soit réduit à l’image d’un éternel récipiendaire d’aide. À ce stade, l’expérience locale est devenue un savoir transférable, et la nation était appelée à produire du sens, non à le consommer.

De 2010 à aujourd’hui, Amel a contribué à mener une résistance humanitaire mondiale, à lancer un mouvement de solidarité avec les groupes marginalisés, et à transférer son expérience au monde et aux pays développés. Elle a établi des antennes en Europe et aux États-Unis, tout en poursuivant son rôle au Liban face à la crise des réfugiés, à l’effondrement économique, à la pandémie de COVID-19, et aux guerres successives. Amel a noué des relations profondes avec de nombreuses institutions humanitaires internationales et des militants influents dans le monde entier, désireux de coopérer pour transférer son expérience comme modèle oriental de réussite vers l’Occident. Ainsi, Amel est devenue la première organisation humanitaire libanaise à défier la règle de la dépendance orientale envers l’Occident, car ce sont généralement les institutions occidentales qui ouvrent des branches à l’Est, non l’inverse. Amel a inversé ce chemin, et a commencé à exporter son modèle. Cette voie a mené à sa nomination répétée au Prix Nobel de la paix, non comme consécration, mais comme reconnaissance d’un parcours de libération transfrontalier — aujourd’hui pour la dixième année consécutive.

À travers toute cette histoire, la dignité n’a jamais été un slogan de circonstance, ni un discours convoqué lors des crises : elle a été un acte de libération sociale, quotidien, incarné dans les petits gestes avant les grands titres. Pour Amel, la dignité ne se résume pas à défendre des droits sur le papier, elle se manifeste dans la manière dont nous nous tenons aux côtés des marginalisés, dans la manière dont nous les écoutons en tant que partenaires, et dans notre insistance à faire de l’action humanitaire un instrument de libération et non de gestion de la misère. Elle se voit dans chaque centre ouvert dans une région oubliée, chaque clinique mobile atteignant des lieux négligés par l’État, chaque initiative redonnant aux gens confiance en eux et en leur capacité d’agir. Il s’agit d’une dignité construite collectivement, à travers un travail commun, transformant la solidarité en pratique, l’assistance en relation d’égalité, et le besoin en une opportunité de régénérer du sens. En ce sens, la dignité n’est ni une condition individuelle ni une revendication purement morale, mais une longue marche de libération, visant à libérer l’être humain de la pauvreté, de la peur, de la dépendance, et à le replacer comme acteur de la société, non comme victime perpétuelle. Dès lors, la dignité devient un acte politique par excellence — non parce qu’elle cherche le pouvoir, mais parce qu’elle redéfinit la politique elle-même comme soin de la vie, construction de l’humain, et sauvegarde de la liberté par une action collective continue.

Public estimé,

Demandons-nous : comment le Liban a-t-il résisté à tout ce qu’il a traversé ? Ce n’est pas parce que les Libanais « s’adaptent », mais parce qu’il existe dans la société une force silencieuse, née des gens ordinaires, dotée d’une capacité étonnante à transformer la douleur en force, la tragédie en patience lumineuse. C’est l’autre visage du Liban, un Liban qui ne crie pas, mais qui se relève. On peut le voir clairement dans l’expérience d’Amel, née de la guerre, pour écrire l’un des chapitres les plus beaux de la résilience humaine.

Dans le dictionnaire d’Amel, la réponse n’est ni un travail technique, ni une simple réaction humanitaire : c’est une position existentielle, et la première forme de résistance quand l’ordre public s’effondre. Nous ne nous sommes pas arrêtés à la réponse, nous avons évolué vers l’action structurelle, le développement, le démantèlement des causes du besoin plutôt que la gestion de ses conséquences. Les ressources limitées sont devenues une source constante de créativité : cliniques mobiles au lieu d’hôpitaux détruits, petites écoles à la place de classes fermées, initiatives de formation professionnelle au lieu d’une aide temporaire. L’espoir, dans notre philosophie, n’est pas un sentiment, c’est un métier ; la créativité, une forme de résistance.

Ainsi, le travail humanitaire chez Amel est devenu un acte éthique de libération politique, non partisan, liant justice sociale, démocratie et citoyenneté. J’ai résumé ce parcours en une phrase : la dignité est le seul programme politique viable. La libération, dans la pensée d’Amel, n’est pas un slogan, c’est un processus social historique continu : libération de la pauvreté, de l’ignorance, de la dépendance, et de la transformation de l’être humain en instrument dans le jeu du pouvoir.

Avec l’accumulation de l’expérience, Amel s’est transformée d’une intention noble en un mouvement social de libération à part entière, doté d’une vision intellectuelle claire, d’une structure organisationnelle, d’une identité collective, et d’un public engagé dans un projet de changement à long terme. Cette identité s’est construite autour de trois cercles entremêlés : l’être humain d’abord — car aucune confession ne surpasse la dignité ; la nation ensuite — car le Liban ne peut se construire que sur la citoyenneté ; et enfin l’humanité universelle — car la justice ne se fragmente pas.

Dans un pays épuisé par le confessionnalisme et le clientélisme, cette institution représente une alternative morale et pratique à ce système. Elle a bâti un tissu humain qui dépasse les appartenances sectaires, a fait de chaque centre un espace de citoyenneté, de chaque volontaire un acteur social et non un simple exécutant. Le parcours d’Amel n’a pas connu de frontières : elle a porté sa pensée et son projet au-delà de la géographie, ouvert des centres et semé les fruits de son expérience dans plusieurs pays, de l’Europe aux États-Unis, et se prépare à étendre encore sa présence. Amel n’est pas partie chercher reconnaissance ou positionnement, mais a transporté avec elle l’expérience du Sud et du Liban comme savoir, et l’action humanitaire comme acte de libération.

En Europe, comme ailleurs, la confiance en Amel s’est fondée sur la clarté de sa position, non sur le compromis. Elle est, dans son essence, une institution anticoloniale, porteuse du concept de « résistance humanitaire », et visant à libérer l’action humanitaire d’une pensée coloniale qui en a souvent fait un instrument de contrôle plutôt que de justice. C’est dans cet esprit qu’Amel est entrée en Occident non comme suiveuse, mais comme partenaire à part entière, coopérant avec ses institutions et ses gouvernements pour le bien des peuples, mettant ces partenariats au service du Liban et des causes humaines justes, sans jamais négocier sur la liberté, la souveraineté ou la justice — au Liban comme partout dans le monde.

C’est justement cette clarté morale qui distingue Amel à l’échelle mondiale, lorsqu’elle fait de la cause palestinienne — la cause humanitaire la plus juste de notre temps — un critère éthique du travail humanitaire lui-même, à une époque où beaucoup préfèrent apaiser l’Occident et les bailleurs de fonds, neutralisant la justice dans l’action humanitaire. Pour Amel, ce qui est juste ne se négocie pas, et l’humanité ne peut être séparée de la position, car la dignité, lorsqu’elle est fragmentée, perd son sens, et lorsqu’elle est mise en vente, devient un slogan creux.

Amel a traversé les conditions les plus dures, et mené les batailles humanitaires, sociales et de développement avec une grande rigueur professionnelle, et une compréhension claire de son rôle, sans jamais perdre de vue la dignité des personnes humiliées par la machine de guerre, dévorées par la cupidité des spéculateurs, et blessées par les crocs du capitalisme sauvage. Cette institution n’a pas été affaiblie par les catastrophes qui ont frappé le Liban : la guerre civile, les invasions ennemies, les vagues de violence, le terrorisme. Rien de cela ne nous a fait céder ni désespérer. Nous avons continué à hisser notre voile, à naviguer dans la profondeur de l’expérience humaine, avec optimisme. Nos rangs ne se sont pas réduits ; les épreuves ont renforcé notre détermination à poursuivre le chemin choisi dès le départ, pour la dignité humaine et le droit à une vie juste et digne.

Enfin, ce que j’ai présenté aujourd’hui n’est pas le récit d’une expérience achevée, ni une célébration d’un parcours parfait, mais une tentative de transmettre les leçons d’un long voyage d’action humanitaire libératrice. Un parcours qui nous a appris que la dignité ne se donne pas : elle se conquiert par l’action collective. Et que le changement ne commence pas dans les grandes institutions, mais dans les convictions simples qui deviennent des pratiques quotidiennes. Je souhaitais vous remettre cette expérience entre les mains, non comme un modèle à copier, mais comme un espace ouvert à la réflexion, une invitation à chacun d’entre vous à se demander : où suis-je dans ce chemin ? Comment puis-je en faire partie, le soutenir, ou initier une expérience similaire dans mon environnement ?

Votre responsabilité ne se limite pas à la compassion ou à l’admiration : elle appelle au courage. Le courage de transformer la colère en action organisée, la déception en projet, la question en initiative. Le courage de passer du statut de spectateur à celui d’acteur, et de croire que le changement, aussi petit soit-il, est un acte politique et éthique à la fois. Amel n’a jamais appartenu à une seule génération, ni été le monopole d’une institution. Elle a été, et demeure, une invitation ouverte à tous ceux qui refusent l’injustice, et croient que la dignité n’est pas un slogan levé, mais une pratique quotidienne, patiemment bâtie par le travail — et que construire l’être humain est le chemin le plus sincère et durable pour protéger la liberté et créer un avenir digne d’être vécu.

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